(R)évolution du rail.

 

L’atelier de shape Witchcraft s’est établi dans les iles Canaries à Fuerteventura depuis plus de quinze ans. Il a un bon impact local et a aidé plusieurs jeunes riders anglais à développer leurs talents et à vivre leurs rêves, dont John Skye et plus récemment Will Ward. Comme tous les shapers, son fondateur hollandais Bouke Becker, cherche continuellement à améliorer ses designs et a travaillé ces dernières années sur le développement d’un nouveau concept de rail, qui pourrait être la nouvelle révolution dans la conception des shapes.

Le développement des shapes est un processus sans fin. Parfois de nouveaux concepts ou idées apparaissent incroyablement vite, mais sont inévitablement suivis d’une période d’évaluation ; la plupart des évolutions les plus radicales ne résistent pas à l’épreuve du temps (par exemple les boards « no nose », les wingers etc….)

Il y a souvent un effet « yoyo » avec beaucoup de nouveaux concepts, les idées sont développées à l’extrême avant d’être modérées à nouveau. Améliorer un shape prend beaucoup de temps. Premièrement il faut naviguer avec, c’est une période pendant laquelle on découvre la board, ses réactions, progressivement on la connait de mieux en mieux et on apprend à naviguer avec et à en tirer le maximum. Seulement après avoir navigué dans toutes les conditions possibles, on commence à noter quelles sont ses limites. A partir de là, nous pouvons commencer à chercher la solution pour les dépasser. C’est un processus qui s’il est conduit trop rapidement peut conduire à l’effet « yoyo ». Cela peut être dur pour un shaper de ne pas se précipiter quand les premières réactions sont encourageantes ; tu ne veux pas te faire « doubler » et laisser une autre personne en tirer profit, les intérêts commerciaux peuvent fortement peser.

Trois principaux paramètres influent sur la performance d’une board : le planing, la maniabilité et le contrôle. Leur interaction détermine la plage d’utilisation et les performances de la board. Un planing rapide et une bonne maniabilité donne une bonne planche de vagues light wind, une bonne maniabilité et du contrôle donne une bonne planche de high wind, et enfin planing et controle donne une planche couvrant un large panel de conditions de vent. La board idéale aurait les aptitudes de planing d’une formula, la maniabilité  d’un shape « banane » et le contrôle d’un gun de speed ou de grosses vagues. Cette planche est bien sûr irréalisable, mais plus on s’en rapproche, plus on prendra de plaisir quelques soient les conditions.

La plupart des améliorations sont arrivées en adaptant la plage d’utilisation ou les performances aux conditions dans lesquelles nous naviguons le plus souvent. Si l’on change un paramètre, il y aura sans doute des effets positifs et négatifs, particulièrement si c’est un aspect du design qui influe sur les forces qui s’exercent sur la board (l’eau, le pied de mât, la position des pieds et les ailerons etc.). Chaque shaper essaie de faire une meilleure board en découvrant un concept qui a plus de répercussions positives que négatives. Un des derniers exemples en date est le shape compact. Avec ces shapes raccourcis on améliore la maniabilité et le contrôle. Seul point négatif, le nez a tendance à couler plus facilement. Pour y remédier il suffit d’élargir et d’ajouter du scoop au nez. Ainsi ces shapes compacts ont les même qualités de planing que leurs cousines traditionnelles et sont donc un réel progrès.

Jouer sur la largeur d’une board  influe forcement sur sa plage d’utilisation, car cela détermine la quantité d’eau en contact avec la carène. Le degré de contrôle d’une planche lors d’une prise de carre est déterminé par sa largeur. Beaucoup de changements sont facilement visibles, un shape plus court ou plus long, plus large ou plus fin. Mais ce qui est difficile à voir et pourtant le plus déterminant sur les performances d’une board est la ligne de rocker. Un changement de quelques millimètres peut avoir plus de répercussions qu’un autre changement pourtant plus visible.

Que fait la ligne de rocker ?

La maniabilité d’une planche est largement déterminée par la ligne de rocker de la carène. Plus elle est courbe et plus la planche sera maniable. A l’opposé, plus elle sera tendue et plus la planche partira vite au planing.  Pour conjuguer ces deux scoops et leurs qualités, il est important d’avoir un shape le plus hydrodynamique possible, devant ressembler à un shape de foil ou d’aileron, un avant courbe, devenant plus tendu vers l’arrière. Nous nous sommes demandé s’il est possible d’améliorer les performances de la carène ? Nous avons décidé d’étudier les différences entre le planing en ligne droite et la conduite en prise de carres.

Il est facile d’imaginer ce qu’il se passe lorsque l’on navigue en ligne droite, l’eau s’écoule sous la carène selon une ligne droite, avec un léger angle par rapport à l’axe longitudinal de la planche du à la dérive latérale (on navigue toujours avec un certain dérapage). Mais cette dérive basculant d’un côté à l’autre en fonction de l’amure de navigation, on peut supposer que son effet est minime et que l’eau  s’écoule parallèlement à l’axe longitudinal de la planche.

Nous pouvons définir que la ligne d’eau (la ligne par laquelle la carène rentre en contact avec l’eau) est perpendiculaire à l’axe longitudinal de la board est se déplace en fonction de la vitesse, vers l’avant de la planche à basse vitesse, vers l’arrière à haute vitesse. Il en suit que la zone arrière de la carène est continuellement en contact avec l’eau contrairement à la zone avant.

Ecoulement de l’eau au planing en ligne droite.

Mais que ce passe t’il lorsque l’on carve ?

Observons une photo de bottom-turn, la ligne d’eau s’est déplacée et court le long de la carène selon une « oblique » de l’avant vers l’arrière.  Nous pouvons également voir que la partie avant des rails coupe l’eau en deux, et comme nous savons que l’aileron « maintient » le tail, l’eau doit s’écouler en direction du tail. Ainsi l’écoulement de l’eau décrit une courbe sous la carène (ce qui est logique puisque l’on est engagé dans un virage). Enfin la force centrifuge du rider et l’action du gréement pousse la planche latéralement, la carène « accroche »  l’eau à la surface ce qui provoque le spray.

 

 

 

Si nous comparons maintenant ces deux photos représentant les lignes d’eau et l’écoulement de l’eau en navigation en ligne droite et en carving, nous pouvons constater qu’il n’y a pas une grande différence sur la partie arrière de la carène.

Pour améliorer les performances, les shapers essaient souvent de retendre le rocker de la ligne longitudinale et de donner plus de courbe sur les rails, grâce à des channels ou des concaves dans la partie centrale, du vé devant ou au niveau du tail. Si cela a des effets, en ligne droite ou lors d’un virage, ces sections de la carène sont pour la plupart en contact permanent avec l’eau et vont avoir des effets tant positifs que négatifs sur la performance de la planche.

Augmenter la courbure au niveau du tail (tail kick) va forcement augmenter la maniabilité, mais va aussi créer des trainées. Beaucoup de shapers essaient de compenser ceci en créant une zone de plat sous le pied avant, ainsi on fait accélérer la board en appuyant sur le pied avant. Mais la raison de cette réussite n’est pas le fait d’appuyer sur une section plus plate de la board, mais qu’en faisant ainsi la zone de planing est augmentée. En fait ce qui compte c’est le shape de cette zone de planing et non pas seulement cette zone de plat sous le pied avant. (Malheureusement augmenter la zone de plat sous le pied avant diminue le potentiel de maniabilité de la board, annulant les bénéfices initiaux du tail kick). Finalement peu a été fait et nous nous sommes éloignés du shape hydrodynamique optimal.

 

 

En étudiant un peu plus loin le carving, nous avons découvert que la plus grosse différence dans l’écoulement de l’eau se trouve à l’avant de la board, sur ses cotés. Quand on est sur la carre, l’eau s’écoule sous la board selon un certain angle, elle entre en contact avec une partie du rail, qui en navigation en ligne droite n’est pas en contact avec l’eau. Ainsi, si l’on souhaite donner plus de courbe et d’assistance à l’écoulement de l’eau quand on tourne et maintenir le même écoulement d’eau quand on navigue en ligne droite, cela peut être réalisable sur les rails de la board. En leur donnant un certain degré de scoop, afin que le point d’entrée d’eau soit plus haut, on crée ainsi beaucoup plus de courbe pour l’écoulement d’eau sans modifier la ligne de rocker de la zone de planing. Ce point peut être sur élevé de plus d’un pouce (2.54 cm), ainsi beaucoup plus d’eau s’écoule sous la carène poussant la planche à l’intérieur de la courbe et cela permet d’éviter de planter le rail.

 


Entrées d’eau

Une autre différence quand on tourne, c’est que l’on veut couper l’eau et non pas glisser au dessus (comme en navigation en ligne droite). Nous savons déjà que pour les profils d’ailerons un bord d’attaque rond est plus efficace pour améliorer les entrées d’eau et réduire les trainées. En combinant un nose large et cette augmentation de scoop sur la partie avant des rails, nous avons créé un rail plus courbe plus rond, (sans modifier la zone de planing), il est ainsi plus facile de couper la surface de l’eau et d’initier un virage.

L’addition d’un nose plus large et d’une longue ligne de rail améliore le grip et le contrôle de la board dans les courbes. Regardez dans les autres domaines, nous pouvons observer les mêmes principes, comme pour les nez et les ailes des avions, les étraves en forme de bulbe pour les bateaux ou les déflecteurs sur les camions. Si nous regardons la planche de profil, nous pouvons constater que cette augmentation de courbe est là pour nous aider lors des virages.

 

Ligne de rocker

Le shape de la partie avant du rail peut être ajusté à un tel point que son profil (coupe transversale) peut être contraire à celui du tail, le rail avant étant rond pour améliorer les entrées d’eau, le rail arrière aiguisé pour améliorer les sorties d’eau, le planing et le grip. 

Entrées d’eau sorties d’eau

Nous n’avons pas à craindre que la board devienne trop maniable ou vive, il suffit de retendre la ligne de rocker améliorant ainsi le planing, la vitesse et le contrôle et donc la plage d’utilisation de la planche. On peut réduire la ligne de rocker de 10mm sans affecter la maniabilité de la planche. Ce shape de rail permet ainsi de rendre plus maniable une planche avec une ligne de rocker tendue. Nous avons travaillé sur ces rails pendant des années, mais la véritable révolution est apparue quand nous avons commencé à réduire le rocker considérablement. C’est là que les rails ont commencé à fonctionner- nous avons fait des expériences avec plus de scoop et un peu moins de rocker jusqu’à ce que nous trouvions le bon équilibre.

Notre rail fonctionne selon une théorie similaire à celle de Mike Tinkler, qui avait inventé le Flex Tail il y a des années, créant ainsi une ligne de rocker variable. Quand on navigue sur le plat la ligne de rocker est tendue, améliorant ainsi le planing et la remontée au vent, la board accélère plus vite et atteint une vitesse maximale plus élevée avec plus de contrôle. La planche passe mieux les déventes et le choix de voile devient ainsi plus facile. Lors d’un virage carvé, notre nouveau rail fait que l’on peut utiliser plus de rocker et on peut donc boucler des virages plus serrés. Plus la planche carve plus la force centrifuge est importante et elle peut être absorbée par notre plus longue ligne de rail. Les boards conventionnelles qui ont une ligne de rocker définie ont un rayon de courbe idéal. Plus on s’éloigne de ce rayon idéal plus la planche va créer des trainées. L’avantage de notre rail, c’est que le panel de rayon de courbe a été élargi comme dans le cas du flex tail, mais sans le temps de réponse nécessairement plus long et les contraintes de construction.

 

Notre nouveau rail a sans aucun doute apporté une amélioration en terme de performance  et de plage d’utilisation à nos planches, permettant de couvrir toutes les conditions avec deux planches. Grâce à ses qualités hydrodynamiques supérieures, ce concept peut être utilisé non seulement en vagues, mais également en freestyle, super X, freeride etc.